Au premier regard, le Portrait de Josette Gris ressemble à un puzzle que quelqu'un aurait déjà commencé à résoudre. Une femme est assise, les mains croisées, le visage et le corps assemblés en plans nets de couleurs sourdes. Regardez plus longtemps et la géométrie s'adoucit. Vous commencez à voir une personne réelle : calme, patiente, présente. Juan Gris l'a peinte en 1916, en pleine guerre mondiale, et il en a tiré, on ne sait trop comment, l'un des portraits les plus discrètement affectueux de tout le cubisme.

La femme derrière les facettes

Josette fut la compagne de toute une vie pour Juan Gris. Ils se sont rencontrés à Paris dans les années d'avant-guerre et sont restés ensemble jusqu'à sa mort en 1927, alors qu'il n'avait que quarante ans. Elle a tenu leur foyer pendant les années de vaches maigres, a posé pour lui et traverse sa correspondance comme une présence constante et apaisante. Quand Gris la peignait, il ne peignait pas un modèle engagé ni une idée abstraite de la femme. Il peignait la personne assise en face de lui.

Cette intimité compte. Le cubisme a la réputation d'être froid et cérébral, tout en théorie et sans cœur. Ce portrait prouve le contraire. La pose est posée et digne, les mains reposent tranquillement, et toute la silhouette dégage l'immobilité de quelqu'un de parfaitement à l'aise avec l'homme qui la regarde.

Un portrait cubiste peut-il être tendre ?

Voici le défi que Gris s'était lancé. Le cubisme brise son sujet en fragments, et fragmenter une personne que l'on aime, c'est risquer d'en faire un diagramme. Gris l'a résolu par la couleur et le rythme. La palette est douce : des gris, des bleus atténués, des tons de terre chauds qui se répondent en harmonies délicates plutôt que de s'entrechoquer. Les plans ne brisent pas Josette, ils se replient autour d'elle, comme la lumière qui traverse une pièce au fil d'un après-midi.

Le résultat est une toile à la fois rigoureuse et chaleureuse. Les critiques décrivent souvent l'œuvre de Gris à cette époque comme sa période cristal, quand ses compositions devenaient plus épurées et architecturales. Le nom lui va bien. Un cristal est géométrique, mais il accroche aussi la lumière.

Construire un visage avec de la géométrie

Ce qui est remarquable, c'est à quel point la ressemblance survit à l'abstraction. Gris conserve les repères essentiels : l'ovale du visage, la ligne du nez, la masse sombre des cheveux. Puis il laisse les facettes faire leur travail, des plans de tons qui glissent et suggèrent la tête qui pivote légèrement, à la manière dont on se souvient d'un visage plutôt que de la façon dont un appareil photo le fige.

L'abstraction n'efface pas sa présence. Elle l'intensifie. Comme on ne peut pas saisir l'image d'un seul coup d'œil, on continue de regarder, et plus on regarde, plus elle devient humaine. Gris avait compris qu'un portrait n'est pas un relevé de traits mais un relevé d'attention, et ce tableau est de l'attention rendue visible.

Peint dans l'ombre de la guerre

La date raconte sa propre histoire. En 1916, l'Europe était plongée depuis deux ans dans la Première Guerre mondiale. Gris, Espagnol, n'a pas été appelé au combat et il est resté en France pendant que beaucoup de ses amis partaient au front. Les années de guerre furent dures pour lui. Le marché de l'art parisien s'était effondré, l'argent manquait, et il a traversé l'incertitude avec une discipline qui se lit dans les toiles de cette période.

Vu sur cette toile de fond, le calme du portrait paraît presque un acte de défi. Pendant que le monde extérieur sombrait dans le chaos, Gris construisait quelque chose d'ordonné, d'équilibré et de plein de sentiment contenu. Difficile de ne pas lire ce tableau comme un petit acte de dévotion, envers Josette et envers l'idée que l'art pouvait encore tenir les choses ensemble.

Pas le genre de portrait de Picasso

Les comparaisons avec Picasso sont inévitables. Tous deux étaient des Espagnols à Paris, tous deux au centre du cubisme, et les portraits de Picasso pendant ses années cubistes disloquent souvent les visages avec une énergie nerveuse, agressive. Gris travaillait autrement. Là où Picasso improvisait, Gris composait. Il planifiait ses tableaux avec un soin d'architecte, et ses portraits paraissent mesurés plutôt qu'explosifs.

Aucune des deux approches n'est meilleure, mais elles révèlent des tempéraments différents. Le cubisme de Picasso vous affronte. Celui de Gris vous invite à entrer, vous propose de vous asseoir et récompense la patience. Le Portrait de Josette Gris est peut-être l'exemple le plus limpide de cette invitation dans toute son œuvre. Le tableau est aujourd'hui accroché au musée Reina Sofia de Madrid, le grand musée d'art moderne espagnol, où il partage un toit avec Guernica de Picasso. Deux visions espagnoles du monde moderne, à quelques salles de distance.

Un tableau qui était déjà un puzzle

Il y a une jolie ironie à résoudre ce portrait en puzzle. Gris a déjà fait le découpage pour vous. Le cubisme brise son sujet en pièces qui s'emboîtent, si bien que recomposer Josette facette par facette tient moins du jeu que de la reconstitution du processus même de l'artiste. On apprend le tableau de l'intérieur : quel gris appartient à sa joue, quel plan est de l'ombre et lequel est ses cheveux. Pièce après pièce, la logique de la composition se dévoile d'une manière que le simple regard n'atteint jamais tout à fait.

Vous pouvez l'essayer vous-même. Le Portrait de Josette Gris fait partie de la collection gratuite « On adore l’art ! » d'Artizen, reproduit avec une grande finesse et jouable à des niveaux de difficulté allant de la petite session au vrai défi. Artizen est gratuite à télécharger sur l'App Store, et Josette vous attend, sereine comme toujours.

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