En 1912, un jeune peintre espagnol nommé Juan Gris ose un geste discrètement audacieux. Il peint un portrait de Pablo Picasso, l'artiste le plus célèbre de Paris, dans le style même que Picasso avait contribué à inventer. Le résultat, le Portrait de Pablo Picasso, est l'un des grands documents des débuts du cubisme : un hommage, une carte de visite et un défi tout en douceur, réunis sur une même toile aux plans bleu-gris chatoyants.

Le cubisme peint dans sa propre langue

La plupart des portraits d'artistes célèbres étaient réalisés dans des styles flatteurs et convenus. Gris a pris le chemin inverse. Il a représenté Picasso à travers le langage visuel que Picasso et Georges Braque forgeaient depuis quelques années : plans aplatis, formes simplifiées, contrastes de tons bien nets. Le visage est décomposé puis réassemblé, et pourtant on y reconnaît toujours Picasso, ses cheveux sombres et son regard ferme intacts sous les fractures.

Le portrait saisit moins une ressemblance qu'un dialogue. Gris montrait qu'il comprenait le cubisme assez profondément pour le parler couramment, et qu'il pouvait dire quelque chose de neuf avec. Picasso y apparaît à la fois construit et vivant, une figure assemblée à partir des briques mêmes de la modernité.

Deux Espagnols à Montmartre

Les deux hommes se connaissaient bien. Gris, né à Madrid, arrive à Paris en 1906 et s'installe au Bateau-Lavoir, cette bâtisse branlante de Montmartre où Picasso, autre Espagnol venu de Malaga, vivait et travaillait déjà. Pendant des années, ils ont été voisins au sein de l'une des communautés artistiques les plus fécondes que l'Europe ait jamais connues.

Gris a passé ses premières années parisiennes à dessiner des illustrations pour des revues afin de payer son loyer, tout en regardant le cubisme prendre forme à quelques portes de chez lui. Quand il s'est enfin consacré à la peinture, il l'a fait avec la discipline de quelqu'un qui avait étudié le mouvement de l'intérieur. Ce portrait en fut la preuve.

Hommage à Pablo Picasso

Regardez le coin inférieur droit de la toile et vous y trouverez une inscription : « Hommage à Pablo Picasso ». C'est une dédicace, simple et publique. Gris reconnaissait ouvertement sa dette envers son aîné, en peinture, à la surface même de l'œuvre.

Mais un hommage écrit d'une main aussi assurée est aussi une déclaration d'arrivée. En dédiant le tableau à Picasso tout en démontrant une maîtrise complète de son langage, Gris se posait non pas en suiveur, mais en égal. L'inscription honore le maître et, dans le même souffle, annonce un rival.

Le tableau qui a révélé Juan Gris

Gris expose le portrait au Salon des indépendants, à Paris, en 1912, et l'œuvre marque son émergence comme une force sérieuse du cercle cubiste. Jusque-là, il avait été le discret, l'illustrateur, le voisin. Après le Salon, plus personne ne pouvait l'ignorer.

Son moment était bien choisi. Picasso et Braque ne montraient pas leurs œuvres dans les grands salons publics, préférant vendre par l'intermédiaire de leur marchand. Alors, quand les Parisiens venaient voir de quoi il retournait avec ce fameux cubisme, c'étaient souvent Gris et des peintres comme lui qui représentaient le mouvement en public. Avec ce portrait, Gris a en somme présenté la révolution de Picasso à un plus large public, dans sa propre version cristalline.

Une amitié qui ne manquait pas de piquant

La relation entre Juan Gris et Picasso était chaleureuse, mais jamais simple. Picasso pouvait être à la fois généreux avec les jeunes artistes et farouchement territorial, et Gris a développé le cubisme dans une direction bien à lui : plus froide, plus ordonnée, plus mathématiquement précise que les improvisations fiévreuses de Picasso. Les critiques ont commencé à saluer Gris comme le plus pur des cubistes, ce qui n'était pas toujours confortable pour celui qui avait tout commencé.

Gris est mort jeune, en 1927, à quarante ans à peine. Sa réputation n'a cessé de grandir depuis. Et ce portrait reste l'emblème parfait de leur lien : un grand peintre vu à travers les yeux, et le style, d'un autre.

Où voir le portrait aujourd'hui

Le Portrait de Pablo Picasso est aujourd'hui accroché à l'Art Institute of Chicago, où il compte parmi les pièces majeures des débuts de l'art moderne du musée. Remarquez ce que Gris a placé dans les mains de Picasso : une palette. Il a peint le peintre en peintre, outils à portée de main, en pleine réflexion. C'est un petit détail, mais il dit exactement ce que Gris admirait. Pas la célébrité, le travailleur.

Voir le portrait pièce par pièce

Il y a une ironie savoureuse à reconstituer ce tableau en puzzle. Gris a fragmenté le visage de Picasso ; un puzzle vous demande de remettre ces fragments ensemble. En avançant, vous commencez à voir le portrait tel que Gris l'a construit. Vous remarquez comment une pommette devient un plan bleu-gris froid, comment les plans s'inclinent et accrochent la lumière comme du cristal taillé, comment la palette dans la main de Picasso ancre toute la composition. Pièce après pièce, la logique du cubisme cesse d'être abstraite et devient quelque chose que vos mains comprennent.

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