Certaines révolutions commencent par un manifeste. Celle-ci a commencé par une vue sur des bateaux de pêche. Fenêtre ouverte de Matisse, peinte en 1905, ne montre rien de plus dramatique qu'une fenêtre grande ouverte sur un petit port du sud de la France. Pourtant, les couleurs à l'intérieur de ce modeste cadre étaient si éclatantes, si assumées dans leur artifice, qu'elles ont contribué à donner son nom à tout un mouvement artistique. Pour comprendre le fauvisme de Matisse dans ce qu'il a de plus sauvage, tout commence ici, devant cette fenêtre.
Un été à Collioure
À l'été 1905, Matisse se rend à Collioure, un village de pêcheurs sur la côte méditerranéenne, près de la frontière espagnole. Il y travaille aux côtés du jeune peintre André Derain, et la lumière du Midi semble avoir libéré quelque chose chez chacun d'eux. Matisse peint la vue depuis sa fenêtre : des bateaux qui dansent dans le port, leurs mâts inclinés, l'eau et le ciel rendus en touches de rose et de turquoise qu'aucun œil honnête n'y avait jamais vues.
Le tableau ouvre la fenêtre en grand et laisse le dehors entrer à flots. L'intérieur se dissout dans la couleur. Les murs de part et d'autre de la croisée ne se ressemblent pas, l'un tire vers le vert, l'autre vers le violet, et les plantes en pot du balcon vacillent comme de petites flammes. La profondeur s'aplatit. La lumière cesse d'être un effet pour devenir une présence physique, quelque chose qui a du poids.
La cage aux fauves
Cet automne-là, Matisse présente ses toiles de Collioure au Salon d'Automne à Paris, dans une salle partagée avec Derain, Vlaminck et d'autres peintres du même esprit. La réaction oscille entre rires et indignation. Le critique Louis Vauxcelles, remarquant une sculpture classique exposée au milieu de toutes ces toiles incandescentes, décrit la salle comme « la cage aux fauves ».
L'insulte est restée, et les peintres l'ont adoptée. Le fauvisme est né d'une moquerie et a survécu comme un titre de gloire. Le mouvement lui-même fut bref, consumé en quelques années, mais il a entrouvert une porte que la peinture du vingtième siècle n'a jamais refermée. La couleur était désormais libre. Elle n'avait plus à décrire. Elle pouvait simplement agir.
Pourquoi la couleur a fait scandale
Il est difficile, plus d'un siècle après, de ressentir à quel point ce tableau a pu choquer. Nous vivons entourés de couleurs saturées. Mais en 1905, le public attendait de la peinture qu'elle se tienne bien, qu'elle rende le monde dans des tons plausibles. Une mer rose n'était pas un choix de style. C'était une provocation.
Matisse ne peignait pas ce à quoi Collioure ressemblait. Il peignait ce que l'on ressent, debout dans une pièce chaude, avec la Méditerranée qui scintille dehors. Chaque teinte est poussée au-delà de la nature, vers la sensation, et les touches restent séparées les unes des autres, laissant le blanc de la toile respirer entre elles. Le scandale, au fond, était une honnêteté d'un autre genre.
La fenêtre que Matisse n'a jamais cessé de peindre
La fenêtre ouverte est devenue l'un des motifs majeurs de la longue carrière de Matisse. Il y est revenu encore et encore, à Nice, dans des intérieurs peuplés de poissons rouges et de violons, dans de sombres toiles de guerre où la vue devient presque noire. Une fenêtre est une image dans l'image, un cadre dans le cadre, et Matisse aimait manifestement cette énigme : où finit la pièce, où commence le monde ?
Dans cette première grande version, la réponse est qu'ils ne finissent nulle part. Le dedans et le dehors partagent la même palette et la même surface plate et rayonnante. La frontière fond, tout simplement.
Où le voir aujourd'hui
Fenêtre ouverte est aujourd'hui exposée à la National Gallery of Art de Washington. C'est une toile étonnamment petite pour un tableau d'un tel poids historique, et les visiteurs passent souvent devant des œuvres plus imposantes pour venir se planter devant elle. En vrai, les couleurs vibrent encore. Peu de tableaux de 1905 paraissent aussi frais.
Résoudre Fenêtre ouverte pièce par pièce
Il existe une autre façon de passer du temps avec ce tableau, plus lente et plus étrange que le simple regard. Résolvez-le en puzzle et vous voilà obligé de manipuler les décisions de Matisse une par une. Vous tenez une pièce d'un rose improbable et vous cherchez sa place. Vous découvrez que le mur vert et le mur violet sont vraiment différents, parce que vos yeux doivent les distinguer pour finir l'image. Les bateaux se résolvent en dernier, petits gribouillis calligraphiques qui se transforment soudain en voiles.
Fenêtre ouverte fait partie de la collection gratuite « On adore l’art ! » dans Artizen, une application de puzzles d'art pour iPhone et iPad. Pièce par pièce, la fenêtre s'ouvre à nouveau, et la couleur sauvage qui a jadis scandalisé Paris se révèle être une très belle façon de passer une soirée tranquille.
D'autres histoires de la collection : découvrez les cascades de Hokusai et le Poirier de Klimt, ou parcourez les 12 histoires de tableaux.