Regardez n'importe quelle estampe de Voyage aux cascades des provinces : la première chose qui frappe, c'est que l'eau ne se comporte pas comme de l'eau. Elle pend en rubans. Elle se divise en mèches qui ressemblent à des racines, à des veines, à des cheveux. Katsushika Hokusai a réalisé cette série vers 1833, et il y traite les cascades comme des personnages, pas comme un décor. Les minuscules voyageurs qui franchissent les ponts en contrebas semblent presque accessoires, visiteurs de passage dans un paysage façonné pendant des millénaires.

Huit cascades, un esprit insatiable

La série se compose de huit estampes, chacune représentant une cascade célèbre dans une région différente du Japon. Certaines de ces chutes étaient des lieux de pèlerinage, des endroits où l'on venait de très loin pour contempler et prier, et Hokusai a donné à chacune sa propre personnalité. L'une plonge en une seule colonne tonitruante. Une autre s'éploie sur la falaise en dizaines de fils délicats. La plus célèbre du groupe, la cascade d'Amida, s'ouvre au sommet sur un immense bassin rond qui évoque un œil grand ouvert. C'est une image étrange, presque surnaturelle, et elle résume le propos de toute la série. Ces estampes traitent les cascades presque comme des êtres sacrés et rappellent que la nature n'est pas un simple décor, mais une force qui humilie et protège à la fois.

Un vieil homme au sommet de son art

Hokusai avait plus de soixante-dix ans quand il a réalisé ces estampes. Il venait d'achever les Trente-six vues du mont Fuji, la série qui comprend La Grande Vague de Kanagawa, et au lieu de se reposer sur ce succès, il est allé plus loin. La série du Fuji avait fait un usage audacieux du bleu de Prusse, un pigment importé d'une intensité éclatante, encore relativement nouveau dans l'estampe japonaise, et la série des cascades poursuit cette histoire d'amour. Des bleus profonds ruissellent sur chaque feuille. Là où la vague montrait l'eau comme une violence, les cascades la montrent comme quelque chose de plus ancien et de plus calme : patiente, permanente, tombant sans fin.

Comment naissait vraiment une estampe

Il faut se rappeler que Hokusai n'a jamais touché la plupart des objets que nous appelons aujourd'hui ses estampes. L'ukiyo-e était un artisanat collectif. L'artiste fournissait le dessin. Un graveur taillait ensuite ce motif dans du bois de cerisier, un bloc pour les contours et des blocs séparés pour chaque couleur. Un imprimeur encrait les blocs et les pressait sur le papier à la main, feuille après feuille, en gardant chaque couche parfaitement alignée. Un éditeur finançait et vendait le résultat. Les lignes nettes et les couleurs plates et saturées qui rendent les cascades de Hokusai si frappantes sont en partie la signature de ce procédé. Chaque courbe d'eau devait être gravée dans le bois avant d'exister sur le papier, et c'est en partie pour cela que l'eau paraît si graphique et si maîtrisée.

L'eau comme force vivante

Hokusai est revenu à l'eau tout au long de sa très longue carrière. Vagues, rivières, pluie, tourbillons et cascades reviennent sans cesse dans son œuvre, et il ne les a jamais dessinés deux fois de la même façon. Dans cette série, l'eau plonge en nappes et en arcs stylisés qui répondent aux courbes des montagnes et des arbres qui enserrent chaque chute, comme si le paysage et la cascade appartenaient à un même organisme. Les grandes cascades du Japon étaient depuis longtemps associées à la purification et au divin, et Hokusai s'est appuyé sur cette tradition. Ses chutes tiennent moins de la géologie que de la présence. On s'attend presque à les voir respirer.

Le vieil homme fou de peinture

À la fin de sa vie, Hokusai signait ses œuvres Gakyo Rojin, le vieil homme fou de peinture. Dans un célèbre post-scriptum écrit vers ses soixante-quinze ans, il affirmait que rien de ce qu'il avait dessiné avant soixante-dix ans ne méritait d'être compté, qu'à soixante-treize ans il commençait enfin à saisir la structure des oiseaux, des animaux et des plantes, et que s'il vivait jusqu'à cent dix ans, chaque point et chaque ligne seraient vivants. Il est mort en 1849 à quatre-vingt-neuf ans, en souhaitant, dit-on, encore quelques années pour devenir un véritable artiste. La série des cascades, c'est cette soif mise en pratique : un homme de plus de soixante-dix ans qui invente de nouvelles manières de dessiner l'eau qui tombe.

L'onde qui a atteint Paris

Des décennies après la mort de Hokusai, les estampes japonaises ont commencé à circuler en Europe, où elles ont fait l'effet d'une révélation. Des peintres comme Monet, Degas et Van Gogh collectionnaient l'ukiyo-e et en ont absorbé les leçons : espace aplati, cadrages audacieux, sujets du quotidien et contours chargés d'une vraie force expressive. Monet a rempli sa maison de Giverny d'estampes japonaises. Van Gogh les a carrément copiées à l'huile. Cette vague d'influence, que les Français ont appelée le japonisme, a aidé la peinture européenne à se libérer de la perspective stricte et du réalisme ombré. Les impressionnistes ont vu le monde un peu différemment parce qu'un vieil homme d'Edo avait passé sa vie à dessiner l'eau.

Voir la cascade pièce par pièce

Il y a un plaisir particulier à reconstituer l'une de ces estampes en puzzle. Le trait de Hokusai est si graphique que chaque pièce se lit comme un petit dessin abstrait : une courbe de bleu, un nœud de rocher, un fragment de pin. Puis vous posez une pièce et vous remarquez soudain les voyageurs, silhouettes minuscules avec leurs bâtons de marche et leurs ballots, traversant un pont sous un mur d'eau qui pourrait les engloutir. L'échelle de l'image ne se révèle vraiment que lorsqu'on l'a assemblée de ses propres mains. Voyage aux cascades des provinces fait partie de la collection gratuite « On adore l’art ! » d'Artizen : vous pouvez donc reconstituer la cascade de Hokusai sur votre iPhone ou votre iPad sans rien payer. Artizen est gratuit à télécharger sur l'App Store, et la cascade vous attend.

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