En 1887, Pierre-Auguste Renoir peint une petite fille de neuf ans tenant un chat endormi dans ses bras. Le portrait, connu sous le nom de Julie Manet ou L'Enfant au chat, ressemble à première vue à une simple étude de l'enfance. Mais le modèle n'était pas une enfant ordinaire. Julie Manet a grandi au cœur même de l'impressionnisme, et sa longue vie allait discrètement façonner la manière dont nous nous souvenons du mouvement aujourd'hui.
Une enfant née dans l'impressionnisme
Julie Manet était la fille de Berthe Morisot, l'une des fondatrices de l'impressionnisme, et d'Eugène Manet, frère d'Édouard Manet. Cet arbre généalogique en dit déjà long. Sa mère exposait aux côtés de Monet et de Degas. Son oncle avait peint Olympia et scandalisé Paris. Les invités de la maison familiale étaient ceux-là mêmes qui réécrivaient les règles de la peinture.
Julie ne se contentait donc pas de poser pour des portraits. Elle a grandi dedans. Sa mère la peignait sans cesse, de la petite enfance à l'adolescence, et d'autres artistes du cercle la peignaient aussi. Peu d'enfants dans l'histoire ont été observés avec autant d'affection par autant de grands peintres.
Renoir, l'ami de la famille
Renoir était particulièrement proche du foyer Morisot-Manet. Berthe Morisot et lui admiraient le travail l'un de l'autre et se rendaient visite depuis des années, et Renoir a peint Julie plus d'une fois. Cette proximité se sent dans ce portrait. Rien n'y est raide ni convenu. Son regard direct, encadré de cheveux souples et enveloppé de couleurs chaudes, suggère à la fois de la timidité et une tranquille assurance. Plutôt qu'un portrait mondain, l'œuvre ressemble à un moment privé au sein d'une famille d'artistes, où l'affection et le plaisir du peintre pour la lumière et la peau sont inséparables.
Le chat compte aussi. Renoir le saisit en pleine sieste, complètement abandonné et heureux dans les bras de Julie, et l'aisance de l'animal nous dit quelque chose de l'enfant qui le tient. Les chats ne se détendent pas ainsi avec n'importe qui.
Orpheline, puis élevée par un poète
L'enfance dorée de Julie s'est arrêtée tôt. Son père meurt alors qu'elle est adolescente, et sa mère le suit en 1895, quand Julie a seize ans. Sur son lit de mort, Berthe Morisot confie sa fille à des amis. Le poète Stéphane Mallarmé, l'une des grandes figures des lettres françaises, devient son tuteur.
C'est un détail qui semble inventé, mais il ne l'est pas. La fille orpheline d'une peintre impressionniste, élevée sous le regard d'un poète symboliste, toujours entourée de Renoir, de Degas et de Monet. Son adolescence se lit comme un annuaire des arts et des lettres, sauf qu'elle, elle la vivait, et la traversait en deuil.
Le journal qui a préservé tout un monde
Pendant ces années, Julie a tenu un journal, devenu l'un des documents les plus précieux que nous ayons sur les impressionnistes en tant que personnes. Publié depuis sous le titre Journal, il consigne les conversations de dîner, les visites d'atelier et les petites gentillesses quotidiennes d'artistes que nous ne connaissons autrement qu'à travers leurs toiles. Renoir y apparaît non pas comme une légende, mais comme une présence chaleureuse et familière.
Julie a vécu jusqu'en 1966, assez longtemps pour voir l'impressionnisme passer de la moquerie à l'adoration. Elle a consacré une grande partie de cette longue vie à protéger l'héritage de sa mère, contribuant à assurer la place de Berthe Morisot dans les collections des musées et dans l'histoire de l'art. La petite fille du portrait est devenue la gardienne de toute l'histoire.
Voir le tableau pièce par pièce
Il y a un plaisir particulier à reconstituer ce tableau en puzzle, parce que cela vous oblige à ralentir là où Renoir a ralenti. Assemblez les pièces du visage de Julie et vous remarquez avec quelle douceur il fond la peau dans l'ombre, avec des contours qui semblent respirer plutôt que s'arrêter. Avancez sur le chat et vous voyez la touche se relâcher, quelques coups de pinceau détendus suffisant à évoquer la fourrure, l'animal tout entier peint avec la même somnolence heureuse que celle qu'il affiche. Des détails devant lesquels vous passeriez sans vous arrêter dans un musée deviennent des choses que vous tenez, tournez et placez de vos propres mains.
Julie Manet fait partie de la collection gratuite « On adore l’art ! » dans Artizen : vous pouvez recomposer vous-même la touche de Renoir, de 8 pièces toutes tranquilles jusqu'à 48 pièces autrement plus corsées. Artizen est gratuit sur l'App Store.
Pourquoi ce portrait nous touche encore
Bien des portraits d'enfants du dix-neuvième siècle nous sont parvenus. La plupart ressemblent à des mises en scène, le modèle posé et lissé pour la postérité. Pas celui-ci. Renoir a peint une petite fille qu'il connaissait bien, dans une maison où il aimait venir, tenant un chat qui lui faisait entièrement confiance. Savoir ce qui a suivi, les deuils précoces, le journal, les décennies passées à défendre le nom de sa mère, ne fait que l'approfondir. Le tableau a saisi Julie Manet au dernier moment paisible de son enfance, et il l'a saisie avec sincérité.
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