En 1633, Rembrandt, alors âgé de 27 ans, peint une barque remplie d'hommes terrifiés, pris dans une violente tempête. Les vagues s'écrasent contre la coque, le mât menace de céder, un personnage vomit par-dessus bord tandis que le Christ, assis à la poupe, reste parfaitement calme. C'est l'un des tableaux les plus dramatiques que le maître hollandais ait jamais produits. Et depuis plus de trois décennies, personne ne peut le voir. Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée a été volé en 1990 et n'a jamais été retrouvé. L'histoire de ce tableau dépasse bien des fictions.
La seule marine de Rembrandt
Rembrandt a peint des portraits, des scènes bibliques, des paysages et certains des autoportraits les plus profonds de l'histoire de l'art. Mais pour autant qu'on le sache, il n'a peint la haute mer qu'une seule fois. Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée est sa seule marine connue, ce qui rend sa disparition encore plus douloureuse. La scène est tirée de l'Évangile selon Marc : Jésus et ses disciples traversent la mer de Galilée quand une tempête manque de faire chavirer leur barque. Les disciples paniqués le réveillent, et il apaise le vent et les flots d'une seule parole.
Rembrandt partage la toile entre le chaos et le calme. À gauche, un rayon de lumière perce les nuages et éclaire la vague qui s'abat sur la proue, où l'équipage se bat avec le gréement. À droite, dans l'ombre, des hommes désespérés secouent le Christ pour le réveiller. Cette lumière n'est pas un sauvetage. C'est une révélation : elle montre d'un même regard la violence de la tempête et la sérénité qui se tient en son centre.
Comptez les personnages dans la barque
Voici le détail qui fait se pencher les curieux. Le récit de l'Évangile met en scène Jésus et ses douze disciples, treize hommes en tout. Rembrandt en a peint quatorze. Le personnage supplémentaire agrippe un cordage d'une main et retient son bonnet de l'autre, et au lieu de lutter contre la tempête ou d'implorer le Christ, il regarde droit hors du tableau, vers vous.
Ce visage est largement reconnu comme celui de Rembrandt lui-même. Il s'est placé dans la barque, en pleine catastrophe, le regard tourné vers le spectateur. C'est un geste audacieux pour un jeune peintre. Il ne s'est pas contenté d'illustrer le miracle à distance prudente ; il s'est embarqué lui-même dans la crise et, avec lui, tous ceux qui regardent le tableau. Vous ne contemplez pas la tempête. Vous êtes dedans.
La nuit où le tableau a disparu
Au petit matin du 18 mars 1990, deux hommes déguisés en policiers se sont fait ouvrir les portes du musée Isabella Stewart Gardner de Boston. Ils ont ligoté les deux gardiens de service et ont passé l'heure et demie suivante à découper et décrocher treize œuvres de la collection. Avec le Rembrandt, ils ont emporté Le Concert de Vermeer, l'une des trois douzaines de toiles environ que l'on connaît de ce peintre, ainsi que des œuvres de Degas et de Manet.
Le butin a été estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, ce qui en fait le plus grand vol d'œuvres d'art non élucidé de l'histoire des États-Unis. Malgré des décennies d'enquête du FBI, des pistes venues du monde entier et d'innombrables théories impliquant le crime organisé, aucune des treize œuvres n'a jamais été retrouvée. L'affaire reste ouverte.
Le cadre vide est toujours accroché
Isabella Stewart Gardner avait laissé des instructions strictes dans son testament : sa collection devait rester exactement telle qu'elle l'avait disposée, rien d'ajouté, rien de retiré. Le musée honore cette volonté de la manière la plus troublante qui soit. Les cadres qui abritaient les tableaux volés sont toujours accrochés aux murs, vides. Dans la salle hollandaise, les visiteurs se tiennent devant le cadre doré où se trouvait Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée et contemplent le tissu nu.
Le musée n'a pas renoncé. Il offre une récompense de 10 millions de dollars pour toute information menant à la récupération des œuvres volées, l'une des plus importantes jamais proposées pour de l'art volé. Quelque part, sans doute, la tempête de Rembrandt gronde encore dans une caisse, une cave ou derrière une fausse cloison, et attend.
Étudiez chaque personnage vous-même, pièce par pièce
Puisque plus personne ne peut se tenir devant la toile originale, le plus proche que la plupart d'entre nous puissions en approcher est une reproduction en haute résolution. Et on peut soutenir que reconstituer ce tableau en puzzle est l'une des meilleures façons de vraiment le voir. Un puzzle vous oblige à ralentir et à étudier chaque personnage de la barque : l'homme qui se bat avec la voile, celui qui se cramponne à la barre, celui qui se penche par-dessus bord, malade, le petit groupe serré autour du Christ à la poupe. Assemblez-le pièce par pièce et vous finirez inévitablement par chercher le quatorzième homme. Saurez-vous repérer Rembrandt qui vous regarde ?
Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée fait partie de la collection gratuite « On adore l’art ! » d'Artizen : vous pouvez donc passer un vrai moment, sans hâte, avec un tableau que plus personne ne peut aller voir. C'est une petite façon de garder un chef-d'œuvre perdu sous les yeux. Artizen est gratuit sur l'App Store.
Un tableau dont il faut garder la mémoire
Chaque œuvre volée laisse un vide, mais celui-ci semble particulièrement cruel. L'unique marine de Rembrandt, avec son propre visage caché parmi les apôtres, réduite à un cadre vide dans un musée de Boston. Jusqu'au jour où elle refera surface, la meilleure chose que les amateurs d'art puissent faire est de continuer à la regarder, à en parler, et à garder la tempête vivante dans les mémoires. La récompense tient toujours. Le cadre aussi.
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